l’annonce du diagnostic, libération ou enfermement ?

L’annonce du diagnostic : libération ou enfermement ?

 

La question du diagnostic, qu’il s’agisse d’une maladie physique ou psychiatrique, est une question complexe et épineuse, car il peut, dans des proportions variables, soit apporter une libération, soit au contraire enfermer dans un cadre strict la personne qui le reçoit.

 

En effet, savoir de quoi l’on souffre peut permettre de mettre un mot sur ses souffrances, il permet de s’informer sur ses troubles et de pouvoir agir en conséquence, il permet enfin, dans le meilleur des cas, la mise en place d’un traitement adapté. La personne, qui sait enfin de quoi et pourquoi elle souffre, pourra alors, autant que possible, un peu mettre à distance cette maladie, car elle n’ignorera plus d’où et pourquoi cela vient ; savoir, c’est toujours pouvoir reprendre quelque peu le contrôle de sa vie.

 

En revanche, ce diagnostic médical peut vite se retrouver enfermant et limitant, si la personne le prend au pied de la lettre et ne se définit plus que par rapport à cette étiquette. Elle ne sera plus Mme X ou M. Y, mais « le » diabétique ou « la » bipolaire. Certaines personnes même, faute de vouloir ou de pouvoir se pencher sur leur intériorité et les raisons de leur souffrance, voudront à toute force recevoir une étiquette, comme si elles-mêmes et leur souffrance ne trouvaient leur justification que par un diagnostic médical, même erroné. Ce diagnostic justifierait la délivrance d’un traitement ou non, mais en tout cas apporterait une justification et une légitimation à l’existence de ces personnes et de leurs particularités, qui sans cela, s’en estimeraient dépourvues.

 

Je proposerais au moins deux vignettes cliniques, pour rendre compte de ces deux aspects de l’annonce d’un diagnostic.

 

Tout d’abord, l’histoire d’Anne.

 

Anne, depuis sa petite enfance, s’est toujours sentie différente des autres, et les autres, depuis lors, lui ont toujours renvoyé cette différence. Très jeune, elle faisait preuve d’une vivacité d’esprit qui étonnait camarades et professeurs, très jeune aussi, elle s’est livrée à des occupations artistiques, comme la peinture et la poésie. Ses productions artistiques surprenaient toujours son entourage par leur maturité dès son plus jeune âge et elle n’avait ni les mêmes sujets d’intérêts, ni les mêmes lectures que ces condisciples.

En grandissant, ce sentiment de décalage n’a fait que s’accroître, ce qui n’arrangeait pas son hypersensibilité émotive. Son intelligence ne se développait pas de façon linéaire, comme chez ses camarades, mais en arborescence, et elle pratiquait, lorsqu’il fallait réfléchir, la transversalité de façon experte.

Toutes ses particularités faisaient d’Anne un être singulier et à part et beaucoup de personnes, adultes comme enfants, la jugeaient un peu anormale, voire un peu monstrueuse. Elle-même avait été amenée, au fil du temps, à se juger comme un peu « extraterrestre » et anormale, et l’image du monstre, comme image d’elle-même, rôdait dans son esprit. Jamais elle n’avait rencontré quelqu’un de semblable à elle-même, et se morfondait dans une grande impression de tristesse et de solitude.

Et puis, un jour, il y eut une rencontre qui changea tout. Anne, toujours aussi seule dans sa différence, avait entrepris des études de sociologie. Une enseignante, attirée par la personnalité particulière d’Anne, l’avait prise en amitié et prenait plaisir à discuter avec elle, à la pause, de choses et d’autres.

Et soudain, ce fut la révélation. L’enseignante, à laquelle Anne avait confié ses difficultés avec la communauté scolaire, dès son plus jeune âge, eut cette parole salvatrice : «  Ce que vous me dites de votre passé scolaire me fait penser à ce que l’on dit des enfants surdoués. »

Et là, ce fut comme si la foudre tombait aux pieds d’Anne ! Surdouée, elle ??? Elle ne serait donc pas un monstre, condamnée à une existence solitaire et désolée ? Et il existait des gens comme elle, semblables à elle ? Ce serait trop beau !!!

Le lendemain, elle se rendit à la bibliothèque et consulta un livre sur les enfants surdoués[1]. Et alors, ce fut comme une évidence et une révélation. Elle était effectivement surdouée, et tout ce qu’elle avait vécu enfant prenait sens. Elle n’était plus un monstre, définitivement.

Plus tard, elle prit rendez-vous chez un psychologue qui lui confirma ce diagnostic. Elle s’informa aussi sur les associations d’adultes surdoués, et put en devenir membre. Enfin, elle n’était plus seule et pouvait envisager l’avenir avec sérénité.

 

On voit donc ici que le « diagnostic » émis par cette enseignante et confirmé par la suite par un professionnel fut vécu comme une parole de vérité et une parole libératrice. Loin d’enfermer Anne dans un comportement prescrit d’avance et de l’extérieur, il lui apporta au contraire un grand soulagement, et la possibilité de se lier avec d’autres ; il la confirma dans son humanité et lui apporta la preuve que ce n’est parce que l’on est différent que l’on cesse de faire partie de la communauté humaine.

 

En revanche, pour la deuxième vignette clinique, il en va tout autrement. Le diagnostic sera vécu comme autorisation et justification de l’existence, la personne ne se définissant plus que par l’étiquette reçue.

Renaud a une maladie assez grave et rare depuis la naissance. Cette maladie a transformé sa vie et sa relation avec ceux qui l’entourent depuis l’origine. Son corps porte les traces de cette maladie, qui est donc visible. Renaud a toujours bien réussi en classe, mais s’est toujours senti très différent des autres. Le diagnostic de douance, porté sur lui assez jeune, et reconnu par  son entourage, n’a pas suffi à éteindre ce douloureux sentiment de différence et de solitude qu’il connaît depuis tout petit.

Il connaît sa maladie par cœur et en est devenu, pour ainsi dire, un spécialiste, en revanche, jamais il ne s’est penché sur les implications psychologiques que cela pouvait avoir pour lui et pour son entourage. Il dit se ressentir lui-même comme une espèce de monstre, mais ne cherche pas à creuser les raisons de ce mal–être, qu’il ressent au fond de lui depuis son plus jeune âge.

Il cherche des raisons médicales et « scientifiques « à cette différence ressentie et, enfin, il croit avoir trouvé le graal. En effet, un diagnostic d’Asperger a été porté sur lui et c’est la solution miracle. Tout s’explique dans son comportement, cette sensation de différence et de monstruosité, c’est parce qu’il « est » Asperger. Dès lors, comme il est devenu un spécialiste de sa maladie physique, il devient un « expert » du syndrome d’Asperger et scrute ses moindres traits de caractère pour le faire correspondre à ce que les spécialistes du syndrome d’Asperger en disent.

La boucle est bouclée, Renaud « est » devenu son syndrome, il ne peut se définir que par rapport à ce diagnostic, réel ou supposé. Aucune échappatoire n’est plus possible. Pour éviter de « devenir » un monstre, Renaud « est » devenu « un »Asperger.

 

Ainsi, on voit que l’annonce et la recherche d’un diagnostic peut avoir des effets différents et contradictoires.

D’un côté, avec Anne, le diagnostic a été l’occasion d’une libération, qui lui a ouvert grand les portes d’un avenir meilleur, de l’autre, avec Renaud, le diagnostic l’a enfermé dans une conception singulièrement réductrice de lui–même, le condamnant, pour combien de temps ?, à se conformer à ce que les prescripteurs décident pour lui de l’extérieur.

 

 

[1]  Il existe à présent de nombreux ouvrages sur les enfants et adultes surdoués. Voir notamment les ouvrages de Jeanne-Siaud Facchin, Monique de Kermadec et Arielle Adda.