l’eau, une âme pour les jardins

 

 

L’eau, une âme pour les jardins.

 

Lorsqu’on se préoccupe de jardins, on s’intéresse forcément à la question de l’eau, qu’il s’agisse simplement de l’irrigation ou bien de faire de l’eau un élément paysager du jardin à part entière.

Quand on parle d’irrigation, on pense évidemment aux jardins arabo-musulmans, comme le jardin de l’Agdal [1], fondé au XIIème siècle, au Maroc, près de Marrakech par un souverain almohade. Les Almohades ont mis au point un savant système de canaux pour faire venir l’eau depuis la montagne du Haut-Atlas, à quelque distance de la ville et du jardin. L’eau est d’abord collectée dans des galeries drainantes, les « khettaras » dans la montagne, puis amenée par gravité selon un système complexe dans le jardin, où elle est répartie en canaux[2]. Le jardin de l’Agdal, situé dans un environnement peu propice normalement à l’agriculture, est devenu un jardin où grenadiers, orangers et oliviers sont cultivés et fournissent de la nourriture à Marrakech. Oasis de verdure dans un environnement désertique, le jardin de l’Agdal est ainsi, comme cela est pensé dans la symbolique arabo-musulmane, une image du paradis sur terre[3].

 

Une autre image de l’usage de l’eau dans un jardin, dans un sens plus décoratif et dans un autre environnement socioculturel sont fournis par deux autres jardins, européens ceux-ci, deux exemples de jardins particulièrement beaux et réussis, grâce à un usage fort intelligent et bien pensé de l’eau.

 

Le jardin de la Ninfa[4] :« Le jardin de Ninfa est un parc situé dans la commune de Cisterna di Latina au sud-est de Rome. Arrosé par les sources et le lac du Ninfa, encadrant les ruines de la ville médiévale de Ninfa, il incarne l’esprit romantique. Il s’étend sur une surface de 105 hectares. » (source Wikipedia). Jardin conçu dans le style anglais, ses concepteurs ont su à merveille utiliser l’eau abondante des sources et du lac. Propriété de la famille Caetani( une famille de nobles romains) depuis longtemps, les Caetani ont su donner une âme à leur propriété, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, et l’eau, qui court partout, est vraiment l’esprit du jardin. L’un des propriétaires, Roffredo Caetani[5] ( 1871-1961), qui était compositeur, a d’ailleurs apporté un soin particulier aux nombreuses cascades du domaine. Il a réglé la hauteur et le débit de chacune d’entre elles en fonction du son qu’il voulait en obtenir. Le jardin de la Ninfa est ainsi non seulement un paradis pour les yeux mais aussi pour les oreilles.

 

Un autre jardin, en France celui-ci, a su également trouver une osmose parfaite entre l’eau et le jardin, avec là aussi une attention particulière au son de l’eau et à l’environnement sonore du jardin. Il s’agit du jardin des Fontaines Pétrifiantes, situé dans le village de la Sône, en Isère :

 

 

« Ce jardin a vu le jour en 1994 en lieu et place de l’ancienne décharge d’une usine au bord de l’Isère. Seules les sources s’écoulaient au milieu des ronces et végétations diverses. La société du Bateau à roue décide d’aménager cet endroit, où jaillit notamment une source aux propriétés très particulières. Sous la direction d’un architecte paysagiste et d’un chef jardinier, ce lieu va se voir transformer. Le destin du village de La Sône a été déterminé par la présence de cette roche, « Le tuf », qui borde la rivière de ses hautes falaises. L’eau des sources du jardin, exceptionnellement calcaire, donne naissance à une importante carapace de tuf[6]. »

 

La source, très calcaire, a donné naissance en s’écoulant à de nombreuses concrétions et une grande cascade. Quand on entre dans le jardin, le bruit de l’eau et des multiples ruisselets et cascades est omniprésent, ainsi que le chant des oiseaux, en grand nombre dans le parc. Des carillons, agités par le vent, ont été ajoutés près de la cascade et forment ainsi une ambiance sonore exceptionnelle[7].

 

Ainsi, on le voit, l’eau est souvent l’âme d’un jardin, et qu’il s’agisse d’un espace à vocation plutôt agricole ou d’un jardin d’agrément, le jardin ainsi irrigué forme alors un lieu unique, à l’image d’une sorte de paradis sur terre.

[1]                      https://fr.wikipedia.org/wiki/Jardins_de_l’Agdal

            https://atabia.com/tourisme/308_jardins-du-maroc-serie-jardins-dici-et-dailleurs-arte-fr-video/

[2]                      http://www.rfi.fr/emission/20131109-khettara-une-technique-ancestrale-irrigation-maroc

[3]                      Sur les rapports jardin et paradis, cf. https://imagesetimageurs.com/2016/05/29/le-gout-du-paradis-perdu-de-la-photographie-comme-langage-de-lorigine/

[4]                      https://fr.wikipedia.org/wiki/Jardin_de_Ninfa

http://www.italia.it/fr/media/video/ninfa-le-jardin-des-merveilles.html

 

[5]                      https://fr.wikipedia.org/wiki/Roffredo_Caetani

[6]                      http://www.parcsetjardins.fr/rhone_alpes/isere/jardin_des_fontaines_pEtrifiantes-664.html

https://www.youtube.com/watch?v=e0ILbC_FPIE

[7]                      https://soundcloud.com/lucile-longre/jardins-de-la-sone-juin-2015

de la fonction des jardins urbains et de l’agriculture en ville

La fonction des jardins urbains et de l’agriculture en ville.

 

Face au développement des jardins en ville et de diverses formes d’agriculture urbaine, la question se pose de la fonction de cette nouvelle forme d’agriculture, outre la fonction nourricière, de ses fondements philosophiques. En effet, l’agriculture urbaine et les jardins urbains sont-ils un comble de l’urbanité ou bien une nouvelle forme et un renouveau de l’agriculture, face à des campagnes de plus en plus polluées et de plus en plus désertées par les pollinisateurs ?

 

J’ai déjà étudié, lors de deux précédents articles, les formes innovantes de jardins que sont les jardins partagés et les jardins militants[1], et là, je souhaiterais aborder l’agriculture et les jardins urbains de façon plus générale et globale, particulièrement dans leurs rapports à la ville et à l’urbanité.

 

 

Une étude de ce genre nécessite d’abord un détour par l’antiquité grecque, et par Athènes, où se posèrent les prémices d’un statut de la nature en ville, avec la grotte de Pan, édifiée dans l’enceinte de la cité.

 

Voici qu’en dit le géographe et philosophe Augustin Berque :

 

« En 490 avant Jésus-Christ[2], quelques jours avant la bataille de Marathon, selon Hérodote, le héraut Philippidès[3], au sortir de Tégée (en Arcadie), est hélé par le dieu Pan. Celui-ci lui promet d’assister les Athéniens dans leur lutte contre les Perses. Effectivement, Pan sèmera la panique[4] dans les rangs des Mèdes, assurant la victoire grecque. Sur le champ, Miltiade l’en remerciera par une offrande ; mais surtout, les Athéniens marqueront leur reconnaissance en instituant le culte de Pan dans leur cité même. Ils installeront sa statue dans une grotte au flanc nord-ouest de l’Acropole, au-dessous des Propylées[5]. Les autres cités grecques imiteront Athènes ; et assez rapidement, le culte de Pan se répandra dans tout le monde hellène.

Fait curieux, les Arcadiens quant à eux consacraient à Pan des temples construits, tout comme aux autres dieux. Ce n’est qu’à Athènes, et à son instar dans les autres cités non arcadiennes, que Pan sera logé dans une grotte. Borgeaud remarque à ce sujet que « rattachée à Pan, la grotte a donc dans le reste de l’Hellade une fonction symbolique particulière ; (…) hors d’Arcadie, on doit admettre que la grotte, comme habitat propre de Pan, signifie l’Arcadie même[6] ». Et le commentant, Nicole Loraux précise :

 

Inséparable du paysage montagneux de l’Arcadie est Pan, et c’est pourquoi, une fois naturalisé Athénien, il se voit attribuer un emplacement de nature sauvage au sein même de la ville : (…) dans une grotte [… alors que] les Arcadiens, eux, ne lui consacrent jamais que des temples en bonne et due forme. [… En effet] en Arcadie, une grotte est une grotte, mais hors d’Arcadie la grotte abrite Pan, parce qu’elle « signifie l’Arcadie »[7].

 

Tout en m’appuyant sur cette interprétation, je la poursuivrai dans un sens écouménal en remarquant ceci : dans son principe – instaurer l’érème (l’espace sauvage de la terre boisée) au foyer de l’écoumène (la ville, nombril du monde) –, l’installation de Pan dans une grotte au pied de l’Acropole est homologue à l’aménagement d’un jardin. Dans les deux cas, toutefois, il ne s’agit pas de la transposition pure et simple, au milieu de la ville, d’un en-soi qui serait étranger à la ville ; car il n’y a pas d’érème en soi, mais seulement en fonction de l’écoumène. Autrement dit, la grotte de Pan est athénienne. Loin d’être purement sauvage, elle est issue de l’atticisme le plus raffiné de la culture grecque.

Mais ce n’est pas tout (car si ce n’était que cela, on en resterait au simple constat que ladite grotte est effectivement localisée à Athènes) : avec cette grotte, Pan change de statut et d’appartenance. Il n’est plus seulement le chèvre-pied, dieu des pâtres arcadiens ; il se met à symboliser l’inverse de l’urbanité d’Athènes : la nature sauvage ; et cette vision échappe aux Arcadiens, pour devenir propre à Athènes puis, de là, se répandre dans tout le monde gréco-romain. [8] »

 

On voit donc, avec cet exemple de la grotte de Pan, que le statut de la nature et de l’agriculture est un statut toujours un peu contradictoire. La nature en ville, c’est un peu de l’esprit du sauvage, de la campagne, du grand air et des zones non urbanisées qui vient dans l’ère urbaine mais c’est aussi parfois le comble de l’urbanité, surtout dans les formes qu’elle prend au XXIe siècle, où la recherche de méthodes de culture innovantes ou bien de lieux d’installation inédits est souvent au premier plan des préoccupations des promoteurs de jardins.

 

De fait, au XXIe siècle, on voit se multiplier des créations de jardins sur les toits, même ceux des gratte-ciels, et on voit des expériences d’agriculture en sous-sol. Ces nouveaux lieux agricoles obligent à faire preuve d’innovation en matière de culture, comme on le voit sur les toits de Paris, à commencer par ceux des Galeries Lafayette[9].

 

Les toits des Galeries Lafayette sont les premiers toits végétalisés de cette ampleur dans cette ville. Cela a nécessité plusieurs années de travail pour trouver des méthodes innovantes pour pouvoir faire pousser des plantes sur des toits non conçus pour cela. 15 ans de recherches ont été nécessaires pour mettre au point un substrat assez léger pour être supporté par l’immeuble et assez nourrissant pour cultiver fruits et légumes. Avec un mélange fait de terre, de laine de mouton et de chanvre, la solution a été trouvée.

 

On retrouve bien là le double côté de l’agriculture urbaine, à la fois très technicienne, mais aussi inspirée par le goût de retrouver un peu de sauvage et de contact avec la nature au sein d’une mégalopole, et la nécessité de trouver une source d’approvisionnement locale et indemne autant que faire se peut des produits pollués de l’agriculture productiviste. Cultiver un jardin en ville, c’est s’inscrire dans toute une chaîne vertueuse et écologique, valorisant les circuits courts et la culture la moins chimique et la plus bio possible, même si cela s’obtient grâce à des recherches technologiques poussées.

 

C’est cette même envie de retrouver un circuit court et une production locale, en même temps que d’un mode de production le plus bio possible, qui a guidé Nathalie Orvoën, fondatrice des Potageurs[10], à Nice. Cette société aide tous particuliers et entreprises à s’initier au maraîchage urbain, sur jardins, terrasses, toits et balcons, pelouses d’entreprises. Et Nathalie Orvoën a réussi à rallier à son projet de maraîchage 100% niçois des grandes structures comme la chambre d’agriculture des Alpes-Maritimes, Véolia ainsi que des start-ups de la région.

 

Parfois, cette contradiction de l’agriculture urbaine, entre goût du sauvage et innovation technique, est poussée un peu loin, à se demander si là on a encore à faire de l’agriculture à proprement parler, liée à la terre et au sol nourricier.

Ainsi, des expériences de cultures en sous-sol ou dans des parkings, forcément loin d’un travail agricole ordinaire, mais rendues possible par un niveau de développement technologique important, mais toujours dans un projet de culture bio, locale, questionnent les limites de ce qu’on peut encore assimiler à de l’agriculture traditionnelle.

 

Ainsi à Strasbourg, le « Bunker comestible [11]», ferme urbaine bio, installée dans une ancienne poudrière allemande bâtie en 1878, est un exemple de ce nouveau genre d’agriculture. Grâce à des néons LED, pour fournir la lumière, et en raison d’une température constante entre 10 et 16 °C et d’un système d’aération installé à l’origine, cet espace laissé à l’abandon a pu être mis en culture.

Des cultures de champignons, des endives, cresson, moutarde, poireaux, radis, roquettes, « sont réalisées grâce à des entreprises d’insertion et livrées à domicile à vélo, chez les acheteurs particuliers et restaurateurs et sur quelques marchés. »

Et la start-up Cycloponics, propriétaire du « Bunker comestible », ne compte pas s’arrêter là. Elle entend développer son modèle d’agriculture technicienne, locale, bio et solidaire un peu partout ailleurs en France. Un autre espace a été déniché, « un parking abandonné dans le quartier de la Chapelle à Paris, sous une barre d’HLM, et plus précisément au deuxième sous-sol ». Baptisé La Caverne[12], ce lieu, indemne de pollution et ventilé, couvre une superficie importante (plus de 3000 mètres carré), et sa production vient d’atteindre un rythme de croisière, avec à la clé plusieurs embauches solidaires privilégiant les habitants du dessus. D’autres projets sont en cours, comme l’implantation dans la cave d’une habitation à  Bordeaux en 2018.

 

Cette forme d’agriculture, déterritorialisée au sens propre, car non cultivée dans un sol nourricier, est très inscrite dans son territoire et dans l’espace local. Ce serait là l’émergence d’une nouvelle forme d’agriculture et d’un nouveau paradoxe, plus le dilemme entre sauvage et urbain, mais celui  entre une agriculture ultra technicienne et extra territoriale et une agriculture solidaire, bio et fortement insérée dans le tissu social local.

 

En cela, cette agriculture technicienne rejoint l’esprit des jardins urbains que sont les jardins partagés et militants, restaurer un esprit solidaire et refonder les liens sociaux grâce au travail agricole, que celui-ci s’exerce en pleine terre ou pas.

 

C’est finalement la leçon de l’agriculture urbaine et du jardinage en ville. Au-delà de la nécessité de se nourrir sainement et localement, c’est l’entretien et la restauration du lien social qui est fondamentalement à la base de toute entreprise de ce genre. Le jardin retrouve ici sa vocation première, tisser du lien par le contact avec la nature.

 

 

 

 

[1]https://lejardindepensees.com/2015/08/19/du-jardin-partage-au-jardin-militant-une-forme-dempowerment/

https://lejardindepensees.com/2017/09/09/le-jardin-solidaire-du-droit-a-la-terre-au-droit-de-propriete/

[2] Sur ce qui suit, v. Philippe BORGEAUD, Recherches sur le dieu Pan, Genève, Droz, 1979, p. 195 sqq. : « Pan à Athènes ».

[3] Athènes l’avait envoyé porter un message à Sparte, et il était là sur le chemin du retour. C’est ce même Philippidès (ou Phidippidès) qui, après la victoire de Marathon, courra d’une traite annoncer la nouvelle à Athènes ; exploit que commémore aujourd’hui, depuis la réinstitution des jeux olympiques, la course du marathon.

[4] Mot qui vient de Pan, car le dieu Pan passait pour troubler, effrayer les esprits.

[5] Borgeaud 1979, p. 222.

[6] Dans la Grèce ancienne, l’Arcadie passait pour une terre sauvage et archaïque.

[7] Nicole LORAUX, Né de la terre. Mythe et politique à Athènes, Paris, Seuil, 1996, p. 67.

[8]Qu’est-ce qu’un régime de travail réellement humain ?

Colloque international, Cerisy-la-Salle, 4-11 juillet 2015

La forclusion du travail médial ou « Toute la nature était un jardin »

par Augustin Berque

 

[9] Cf France  5, « Toits de Paris, des jardins extraordinaire »s, 26 11 2017.

[10] L’ami des jardins et de la maison, février 2018, p.14.

https://lespotageurs.com/

[11] L’ami des jardins, ibid., p.12.

http://bunkercomestible.com/

Le jardin solidaire, du droit à la terre au droit de propriété.

Le jardin solidaire, du droit à la terre au droit de propriété.

 

 

  1. Définition : jardin partagé vs jardin militant.

 

Après avoir étudié le jardin militant[1], comme forme d’empowerment, mouvement d’autonomisation de collectifs locaux sur fond de révolution sociale, je souhaiterais à présent étudier le jardin militant comme forme de renouvellement des liens de solidarité entre les gens d’un quartier et au-delà, le jardin comme point de départ et aboutissement du lien social et des formes, multiples, d’entraides.

 

Je rappelle la notion de jardin militant, donné dans mon précédent article et ce qui la différencie de la définition de jardin partagé :

 

« 1 B.

Définition

Un jardin partagé est un jardin conçu, créé et cultivé collectivement par les habitants d’un quartier ou d’un village. C’est le plus souvent un jardin urbain, pour des urbains. Il est confié, sous convention, à une association pour une durée limitée. C’est un lieu ouvert sur le quartier, où chacun peut pousser la grille. Le dimanche, on vient flâner ; la semaine, ce sont les employés de bureau

qui viennent avec leur pique-nique. La règle veut que le portail reste ouvert quand un jardinier s’affaire.

Les différents types de jardins partagés

Les jardins collectifs désignent les espaces où l’on jardine en commun. Là, on bine et on désherbe sur une parcelle commune et on décide ensemble de ce qu’on va y faire pousser. Il y a aussi les jardins qui se présentent sous forme de parcelles individuelles. Il est aussi possible d’opter pour un mélange des deux formules.

(…)

 

On voit donc que la collaboration avec les élus et les institutions municipales est indispensable, quand on veut établir un jardin partagé. Mais certaines personnes ou groupements ne veulent ou ne souhaitent attendre la bénédiction des autorités locales. Je cite encore l’agence de l’environnement de Haute- Normandie :

 

 

 

« Les jardins militants

Désireux de se réapproprier l’espace public, certains décident de cultiver une friche abandonnée, le pied d’un arbre sur un trottoir. Ce sont des initiatives sauvages en forme d’actes de résistance. »

 

 

  1. Trois exemples de jardins solidaires

 

Je m’appuierai sur trois exemples de jardins militants, celui de la Ruche à la Croix Rousse, à Lyon,  déjà cité dans mon précédent article, celui des Lentillères à Dijon, et le Jardin Solidaire, à Paris XXème.

 

Les jardins militants, par delà les différences de situation locale, connaissent des caractéristiques communes.

Dans les trois cas qui nous occupent, ce sont des terrains abandonnés et en friche qui sont réoccupés et réquisitionnés par les habitants du quartier, dans un but plus ou moins précis de le  réhabiliter pour en faire un jardin ainsi que pour développer des activités d’entraide, comme le soutien scolaire ou bien des secours aux habitants démunis ou sans papiers.

 

C’est, bien souvent, un vrai projet de contre-culture qui se met en place avec une culture de résistance et d’insubordination, de contestation des autorités en place.

Ainsi Olivier Pinalie, le fondateur du Jardin solidaire, impasse Satan, à Paris XXème, ne demande aucune autorisation à la mairie pour commencer à défricher et occuper le terrain. Bien au contraire, il s’inscrit dès le départ dans une attitude de rébellion et d’opposition à la mairie du XXème.

Et le projet du jardin des Lentillères à Dijon, s’inscrit dans un projet plus vaste, un projet politique, d’occupation des sols et d’une sorte de communauté automne et autogérée, comme l’exprime le nom du projet sur leur site internet : «  Quartier Libre des Lentillères ».

 

Dès le départ, ce qui n’est d’abord que le Jardin des Maraîchers contient un projet politique de réappropriation de l’espace public par les habitants, de subvenir aux besoins de la communauté et de restaurer des liens de solidarité entre habitants, primo- arrivants, comme les sans- papiers ou les migrants ou bien installés depuis plus longtemps, comme les maraichers en quête de terre.

 

En effet, ce vaste terrain en friche qui a connu une occupation de 2010 à 2016, est une ancienne terre maraichère, que les maraichers ont quittée petit à petit devant l’avancée de l’urbanisation et de la spéculation immobilière au début des années 2000. Et dans ces années là, un certain groupe de Dijonnais se fédèrent en quête de terrains pour faire vivre leur projet d’autogestion et de mise en commun des ressources et leur choix se fixe sur le quartier des Lentillères, ancienne terre maraichère à la périphérie de Dijon.

Dès le début, ils savent que leur occupation sera précaire, car la mairie a le projet de racheter cet endroit pour construire et depuis 2013, ils savent que la marie de Dijon, qui a un ambitieux projet d’éco-quartiers dans l’agglomération di jonnaise, va y construire un éco quartier, dit des Maraichers. A partir de là, il s’agit de durer le plus possible, en se faisant connaitre dans le tout-Dijon par des actions en plein centre-ville, et en tentant de fédérer les habitants du quartier autour de la défense du projet.

C’est que beaucoup d’initiatives ont eu lieu dans ce terrain occupé à destination des locaux. Des spectacles, des marchés à prix libre où les jardiniers vendent le produit de leur récolte, des actions en faveur des sans papiers et des migrants. Un collectif « Pot ‘ Col «  (potager collectif des Lentillières) s’est organisé pour fédérer toutes ces activités. Des liens sont noués avec la ZAD de Notre-Dame des Landes. Bref, c’est un vrai projet politique de contreculture et de démocratie participative qui se met en place, en opposition frontale avec la marie de Dijon.

Les Lentillères résisteront 6 ans et en avril 2016, la première de l’éco-quartier des Maraichers est posée. Face au droit de propriété de la mairie, qui acquit les terrains concernés et face à la puissance de la spéculation immobilière, le potager des Maraichers et son projet de société alternative ne fait pas le poids.

 

Le Jardin Solidaire de Paris XXème est celui des ces 3 jardins qui a connu la plus grande réussite, ce qui n’a pas empêché non plus à la fin des  années 2000, de connaitre le même sort que les autres, être récupéré par la mairie d’arrondissement pour y construire un gymnase.

Au début des années 2000, un peintre –graveur, Olivier Pinalie, décide de sa propre initiative d’aller occuper un grand terrain en friche pour en faire un jardin. Les débuts sont fort difficiles, le jardinier est presque seul sur un terrain jonché de déchets et de rebuts et  que les adolescents un peu loubards du quartier ont eu élu comme qg.

Petit à petit, il réussit à s’entendre avec des figures du quartier qui lui prêtent main forte et le jardin sort peu à peu de terre avec des hauts et des bas. Dès le départ, l’opposition entre la mairie d’arrondissement et les jardiniers est frontale, et les édiles n’auront de cesse de mettre à bas ce projet de jardin et de démocratie participative qu’ils ressentent comme une insulte à leur égard.

Bientôt, c’est toute une petite communauté qui s’organise autour de ce terrain, pour en faire un jardin digne de ce nom, avec des activités à destination des habitants, comme le soutien scolaire.

Une volonté de faire connaitre le jardin et de le pérenniser  va en même temps qu’un désir de faire reconnaitre le jardin par les autorités en place. Des demandes de subvention à la Fondation de France sont mises en route et acceptés, le jardin devient un lieu connu et reconnu des parisiens qui viennent s’y promener le dimanche, des reportages photographiques et des films sont réalisés sur le jardin. Le Jardin Solidaire commence à devenir un lieu de promenade vraiment connu, et bon gré mal gré, il est intégré dans le réseau des jardins partagés de Paris, par une convention signée avec la mairie d’arrondissement.

Mais un an après, le Jardin Solidaire ferme ses portes pour être remplacé par un gymnase. La mairie du XX ème a réussi à faire valoir ses droits à la propriété et la puissance de la spéculation immobilière a eu gain de cause.

 

 

Face à cette occupation illégale et sans titre, les autorités municipales  réagissent toujours avec une grande violence, à la mesure du dommage qu’ils estiment être commis par les occupants du terrain.  A Dijon, ils font venir une pelleteuse pour faire de grands trous pour rendre le jardin incultivable, à Lyon, par trois fois le jardin et la villa attenante sont saccagés, et par trois  fois les habitants les réoccupent.

C’est qu’il s’agit non seulement d’une question économique mais aussi d’une question politique. L’occupation de ces terres contrarie les projets immobiliers de la mairie, ce qui est un manque à gagner économique, mais surtout ils la frustrent de son droit légitime de propriété en lui opposant un droit à la terre et une revendication de gouvernement autonome des habitants par eux- mêmes. Et cela, c’est une revendication qu’aucune autorité en place ne saurait accepter. Face à cette manifestation de démocratie participative en acte,  qui les met  vraiment en cause comme détenteurs de l’autorité et de légitime propriétaire du terrain, ils ne peuvent que répondre par l’exercice de la violence, qui est un monopole des dépositaires de la puissance publique.

 

Voilà pourquoi ces jardins militants ne peuvent perdurer, à la différence des jardins partagés, car construits dès l’origine sur la contestation et l’opposition au pouvoir en place.

Face au droit à la terre et l’autodétermination, le droit de propriété et d’usage légitime de la violence des autorités locales s’imposent toujours. Les jardins militants, initiative de démocratie participative locale, sont dès l’origine condamnés à disparaître à plus ou moins brève échéance.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

  1. Ressources multimédias :

 

https://www.franceculture.fr/emissions/terre-terre/le-jardin-des-lentilleres-1

 

https://www.franceculture.fr/emissions/terre-terre/le-jardin-des-lentilleres-dijon-2

 

http://lentilleres.potager.org/

 

https://www.facebook.com/la.ruche.xrousse?fref=ts

 

http://www.rue89lyon.fr/2015/05/01/la-ville-de-lyon-part-labordage-du-jardin-pirate-des-pentes-de-la-croix-rousse/

 

http://www.makery.info/2015/07/28/mes-voisins-ces-squatteurs/

 

 

http://www.college-de-france.fr/site/philippe-descola/seminar-2017-02-02-10h00.htm : conférence de Pierre Charbonnier : L’ubiquité des modernes. Souveraineté territoriale et écologie globale

http://www.college-de-france.fr/site/philippe-descola/seminar-2017-02-16-10h00.htm : conférence de Sarah Vanuxem : La propriété comme faculté d’habiter la terre

http://www.college-de-france.fr/site/philippe-descola/seminar-2017-03-16-10h00.htm : conférence de PIerre Dardot  Les communs et la question de la souveraineté.

https://lejardindepensees.com/2015/08/19/du-jardin-partage-au-jardin-militant-une-forme-dempowerment/

2.     Livres.

Olivier Pinalie, Chronique d’un jardin solidaire, une aventure humaine et botanique, Cnt-Rp, 2016.

 

 

[1] https://lejardindepensees.com/2015/08/19/du-jardin-partage-au-jardin-militant-une-forme-dempowerment/