combler le silence ? Du son et de la musique au cinéma.

Combler le silence ? Du son et de la musique au cinéma

 

Lorsque l’on crée un film pour le cinéma ou bien une vidéo pour son usage propre, se pose la question de la bande son pour accompagner les images en mouvement. Dès lors, on doit répondre à une interrogation, la bande-son est-elle seulement là pour combler un vide, pour éviter que le spectateur ne se trouve face à ce défilement d’images dans le silence, ce qui pourrait l’inciter, peut-être, à abandonner le visionnage de ce film ou bien l’accompagnement sonore est-il considéré comme un élément essentiel du film lui – même, devant lui donner une part de son identité, le son étant considéré alors comme partie intégrante du film indissociable de la partie visuelle de ce long ou de ce court métrage.

 

Cela pose le problème du statut du silence et de la musique dans notre société, notre société sait-elle encore se ménager des plages de silence, où l’oreille devient disponible pour être à l’écoute de l’environnement, une écoute active, où l’on tente de saisir tout ce que l’environnement urbain ou naturel peut produire comme phénomènes sonores.

En effet, peu nombreux sont encore les lieux ou les moments où l’oreille devient disponible pour ce qui advient à ce moment précis, la plupart de nos contemporains semblant avoir peur du silence ou de ce qu’ils considèrent comme le silence. Dans  les grands magasins, il y a encore une dizaine d’années, un fond musical s’imposait et peu d’entre nous paraissaient le considérer comme gênant. Dans les transports en commun, une bande sonore est parfois encore de rigueur, et peu se pose la question de savoir si  cela incommode ou au contraire rend plus agréable le voyage des passagers. Le bruit doit régner en permanence, peu importe pourquoi ou comment, comme si l’absence de sons artificiels pouvait angoisser nos contemporains, ou peut alors pour les empêcher de penser à ce qui pourrait être un motif d’angoisse ou de réflexion.

Lorsque des gens se trouvent rassemblés dans un lieu donné, à l’exception des lieux de travail, un certain nombre de personnes demandent voire exigent un fond sonore, comme si ils avaient  peur de ce qui pourrait advenir s’ils étaient à l’écoute les uns des autres et de leur environnement. L’absence de bruits effraie, comme peut effrayer un lieu où il faudrait être à l’écoute de ce qui se passe, en étant présent à soi – même.

 

Et c’est ce genre de disponibilité que peut proposer un film dont la bande son a été particulièrement pensée, je pense ici particulièrement au documentaire animalier et au film de nature, y compris les courts métrages que sont les timelapses ou bien les formats courts de films sur la nature.

Dans ce genre de spectacles visuels, le spectateur est amené à prêter une attention particulière à son environnement, à être réceptif  à ce qui se joue devant ses yeux,  lui rappelant que, hors du film, il peut aussi être témoin de semblables spectacles pour peu qu’il s’en donne la peine. Or, dans ce genre particulier qu’est le film de nature, la bande son doit être particulièrement pensée, car elle participera à faire ressentir au public l’ambiance du lieu choisi, ou bien dans le cas du timelapse, participera à transporter le lecteur dans une parenthèse enchantée pendant quelques minutes.

Mais grand nombre de vidéastes amateurs ne sont pas sensibles à cet aspect des choses, et beaucoup d’excellents photographes animaliers ou de nature nous proposent des films singulièrement inaboutis, où les images, splendides, sont en décalage complet avec la bande son choisie. Celle-ci vient très souvent d’un choix (ou d’une absence de choix) effectué dans ce que les médias imposent comme musique ambiante sur leurs ondes, où le moins que l’on puisse dire est qu’il singulièrement inapproprié à un film qui se veut près de la nature et du monde animal.

Certains documentaires animaliers ou de nature se remarquent par le soin considérable apporté à la bande-son, contribuant à la qualité globale du film ;

Je pense ici particulièrement à Microcosmos, film de Claude Nuridsany et de Marie Pérennou, 1996, [1]  et au Voyage de l’eau, de Frank Neveu, 2015[2]. Dans ces deux films, une attention particulière a été apportée au fond sonore, qui n’est pas là en tant que faire-valoir ou pour combler un vide. Voici ce que dit Wikipédia de Microcosmos :

« L’univers sonore du film, très élaboré, est un mélange entre des sons réels, captés sur le terrain avec des microphones spéciaux, et des sons créés par le « sound designer » et monteur son Laurent Quaglio, lors du montage du film, après discussion avec les réalisateurs. Bruno Coulais, compositeur de la musique, a travaillé en concertation étroite avec le monteur son de telle sorte que, souvent, on ne sait pas si les sons entendus sont dus à des instruments de musique ou aux insectes. »

Dans le Voyage de l’eau de l’eau, film qui a obtenu plusieurs récompenses lors de festivals de nature et de cinéma, l’audio-naturaliste Boris Jollivet a porté une attention particulière à ce que les sons de nature s’intègrent  harmonieusement au film et lui apporte une vraie valeur ajoutée.

Pour ce qui est des timelapses, ce genre de films très courts présente une expérience immersive, une parenthèse enchantée, où l’on plonge vraiment dans l’atmosphère d’un paysage, qui doit nous envelopper en entier. Or dans les ¾ des cas, voir dans les 4/5, la bande son met le spectateur en état de dissonance cognitive, car le fond musical n’a absolument aucun rapport avec ce qui est représenté. Autant l’animation visuelle peut être belle et envoutante, autant  l’accompagnement musical est plat et sans relief, quand il n’est pas carrément en contradiction avec ce qui est représenté, choisi qu’il est dans le tout venant de la production musicale déversée à plein tonneaux par les médias.

Or ce genre de court – métrage exige qu’une attention extrême soit portée à la bande –son, qui contribuera à faire de ce film une expérience unique et enchanteresse. Mais cela exige un certain niveau d’exigence musicale et une prise de conscience de ce qu’est un bon accompagnement sonore d’un film, qui n’est pas là pour faire passer le temps ou pour combler un vide qui angoisse.

Bien peu sont les auteurs de timelapses qui ont ce genre d’exigence, mais il y en a quand même quelques-uns, comme Mike Olbinski[3] et Henry Jun Wah Lee[4]. Ces deux auteurs font appel à des musiciens professionnels, qui composent parfois exprès pour eux comme le compositeur Kerry Muzzey[5] pour Mike Olbinski. Grâce à ce compagnonnage, leurs timelapses, souvent récompensés, ont une qualité tout à fait extraordinaire, que n’atteignent pas grand nombre d’autres films de réalisateurs.

J’ai bien conscience que tout le monde n’a pas les moyens ou l’opportunité d’embaucher un musicien professionnel pour son  film animalier ou de nature ou pour son timelapse, mais sortir du tout-venant de la production musicale contemporaine est une nécessité si l’on veut que sa réalisation est une qualité quelconque et se démarque du lot. C’est ainsi que des sites comme Jamendo ou Music Bed , qui proposent des bandes- sons de compositeurs pour un prix modique ( pour une vidéo diffusée sur Youtube ou Viméo), sont très utiles aux réalisateurs de toutes sortes qui souhaitent avoir un fond sonore d’une certaine qualité. Mais cela nécessite un minimum de curiosité intellectuelle et d’exigence artistique,  ce qui est loin d’être le cas, en matière de musique, chez nos contemporains.

Heureusement, parfois, les cinéastes animaliers prennent conscience de  ce genre de choses et c’est  ainsi qu’ à l’Iffcam[6], l’école de cinéma animalier des Deux-Sèvres, depuis deux ans, le compositeur de musique Anthony Touzalin[7], est chargé de faire un enseignement sur musique et cinéma. Ce compositeur, spécialisé dans les documentaires animaliers et de nature, a notamment composé la musique du Lièvre Blanc, de Guillaume Collombet[8], ou d’Eqalusuaq[9] de Kevin Peyrusse et Hugo Braconnier et d’autres projets sont en court.

 

Ainsi, on voit que pour aborder le statut et la réalisation d’une bande-son adaptée à un film de nature ou animalier, il faut d’abord se poser la question du silence dans notre société et de la place qu’on trouve pour être à l’écoute de soi- même et de son environnement. Ensuite seulement, ce sera le moment de la recherche du meilleur fond sonore pour sa réalisation visuelle, celle qui s’intègre le plus harmonieusement à nos images et ne soit pas plaquée là pour masquer un vide ou un silence qui nous angoisse. Composer un film  avec de  la musique, c’est aussi être à l’écoute du silence et de ce qui se joue en nous, c’est être ouvert à notre expérience intime comme à ce qui se joue à l’extérieur de nous, c’est être disponible  à l’inattendu et l’encore inouï, dans le secret de notre âme.

 

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Microcosmos_:_Le_Peuple_de_l%27herbe

[2] http://visionprimordiale.com/nos-derniers-films/le-voyage-de-leau/

[3] https://vimeo.com/mikeolbinski

[4] https://vimeo.com/evosia

[5] https://soundcloud.com/kerrymuzzey

[6] http://www.iffcam.net/

[7] http://www.emotive-muzik.net/album/

[8] https://www.guillaumecollombet.com/filmlievreblanc

[9] https://vimeo.com/150750680

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